Au Chili, l'hiver s'annonce sec. Peu de pluie, peu de neige. Cela ne présage rien de bon pour notre escapade dans le désert, que l'on espère enneigée. Nous attendons cependant patiemment d'être sur place pour juger. Je rejoins Alberto à Santiago le 8 août. Nous savons que nous aurons très peu de temps à partager avec les amis et la famille au cours de mon séjour.
Une journée à Santiago pour le plaisir de retrouver les amis. Trois jours en famille à Antofagasta. Ça y est le temps des vacances à commencer. Entre repas de famille et promenades au bord de l'eau, nous nous sentons enfin plus reposés.

Mardi soir, c'est le départ en bus pour Copiapo. Là-bas, quelques contretemps compliquent les préparatifs, et nous partons finalement jeudi à 14h en direction de l'Argentine, vers le "paso San Francisco". C'est une route internationale qui permet de joindre l'Argentine au Chili à travers les Andes, et qui se trouve paradoxalement dans la zone où la Cordillère des Andes est la plus élevée. Elle est principalement utilisée par le trafic issu des mines alentours. Nous sommes dans la région Atacama.
Depuis ma première expérience du désert à San Pedro en 2003, je n'ai plus qu'un souvenir flou de ce sentiment de beauté hostile qu'offrent ces paysages arides. Alberto, lui, n'est pas retourné dans ce secteur depuis fin 2007, mais il a grandi dans les dunes. Alors que nous montons progressivement en altitude, je retrouve cette sensation étrange de pénétrer au coeur de la Terre. Nous avançons simplement vers le cœur du continent. Chaque passage de col provoque un haut le cœur. Les montagnes de sable et de précieux minerai se suivent mais ne se ressemblent pas. Au coucher du soleil, nous arrivons à la Lagune Santa Rosa. Chaperonnée par le Nevado Tres Cruces, la lagune est presque entièrement gelée. Il fait très froid. Les flamants rose sont partis vers des latitudes plus clémentes, seuls quelques "taguas cornuda" nous tiennent compagnie.

C'est ma première nuit à 3700m. Autant dire que je découvre ce que veut dire "altitude". Je me surprends à faire deux pas en courant, et immédiatement je m'arrête. Non, décidément ce n'est pas la procédure à suivre. Alberto fait presque tout pour préparer le dîner et notre campement. Moi, je me contente d'essayer de fournir suffisamment d'oxygène à mon corps. À vrai dire, cette première nuit, je ne sens pas vraiment les effets de l'altitude. Je me sens simplement dans un état étrange que je suis incapable d'analyser.
Le lendemain, nous partons pour la Laguna Verde, notre camp de base en quelque sorte, à 4200m. En chemin, les paysages sont fabuleux. Nous traversons les salars, nous longeons des formations volcaniques surprenantes. J'admire, au loin derrière "El Muerto", l'Ojos del Salado, le second sommet d'Amérique (6893m).
Il est fidèle aux nombreuses photos rapportées par Alberto. C'est avant tout son étendue qui impressionne plus que sa hauteur. On dirait qu'il aurait dû être tellement haut qu'il s'est écrasé sur lui-même et étalé en une montagne difforme. Il y a des montagnes que l'on trouve belles. Moi, l'Ojos del Salado, je le trouve triste à cause de ses zébras de neige sur la cendre. Par précaution, nous passons par le poste de douane pour prévenir que nous allons occuper le refuge de la Laguna Verde pour une semaine. En période hivernale, le passage d'une dépression provoque des congères monstrueuses qui bloquent généralement la route pour quelques jours. Nous savons d'ailleurs qu'ils annoncent l'arrivée d'une dépression en fin de semaine.La découverte de la Laguna verde est un moment magique.
Pour les explorateurs blasés des immensités désertiques, ce n'est sans doute qu'une "Laguna Verde" de plus. Il faut dire qu'il y a pléthore de ses homonymes dans les Andes, et la plus connue se situe en Bolivie au pied du Licancabur. Je ne peux pas comparer, je n'ai pas vu la concurrente, mais celle que nous avons sous nos yeux est magnifique. C'est tellement incroyable, incongru, que l'on peine à croire que ce trésor ait été créé là par hasard. Alberto se moque de moi quand il voit ma tête en découvrant cette lagune. Je l'ai pourtant vu 100 fois en photos, sous tous ses angles, mais ce n'est pas pareil que de la découvrir au passage d'un col en sillonnant le désert.Nous nous installons dans le refuge au pied de la lagune. L'intérieur du refuge est tempéré par un bassin d'eau chaude qui a été créé dans une des pièces. Seulement, en ce moment, les sources chaudes sont plutôt tièdes et donc l'effet est moindre. Il y a beaucoup de vent, et il fait très froid. Nous ne connaissons pas exactement la température, mais, même dans le refuge, l'eau gèle dans certains bidons. Le vent souffle en rafales jour et nuit. L'accalmie matinale qui se produit généralement en été n'existe pas. Il nous faudra attendre 5 jours avant que le vent tombe.

Je m'acclimate lentement, très lentement, trop lentement. Notre activité est faible. Nous observons les sommets alentours, à la recherche d'une face enneigée pour effectuer notre ascension. Seulement, nous devons vite nous rendre à l'évidence: il n'y a pratiquement pas de neige. D'après Alberto, de nombreuses faces sont moins enneigées qu'en été. Nous faisons de courtes marches pour nous aérer un peu, mais il faut avouer que la météo n'est pas avec nous et elle nous contraint rapidement à rentrer à l'abri. Le front arrive en fin de semaine comme annoncé. Les nuages envahissent progressivement tous les sommets alentours.
Le "viento blanco" (vent blanc) passe et transporte la neige sur de grandes distances. Il n'y a qu'une infime couche de nouvelle neige qui vient recouvrir les volcans. Le soleil du désert a vite fait de la faire fondre. Finalement, le passage du front ne transforme pas la situation, nous avons toujours peu de choix pour notre ascension.Mon acclimatation s'améliore vers le cinquième jour. Finies les migraines, finie la fatigue. Je me sens tout à coup légère et pleine d'énergie. C'est un phénomène très étrange. Nous montons sur le Mulas Muertas, jusqu'à 5000 mètres. Le vent est encore très violent, et certaines rafales nous projettent au sol.
Finalement, le lendemain, le vent tombe et progressivement les nuages disparaissent. C'est le retour du ciel pur de l'Atacama. Maintenant nous savons que l'ascension est possible. Le lendemain matin, nous partons à l'aube vers le Cerro Barrancas Blancas. Nous nous dirigeons en voiture au pied d'une combe. Nous commençons à marcher à 5000 mètres, juste avant d'atteindre la langue de neige qui dévale de la combe. Nous découvrons que toute la neige est une neige très fine complètement soufflée par le vent. Il fait beau et il fait chaud. Enfin! Nous avions choisi de monter tout droit par la crête nord. Nous effectuons les 500 premiers mètres à ski, puis nous décidons de poursuivre tout droit dans les cailloux, les skis sur le dos. Je marche très lentement. Principalement parce que j'ai peur d'avoir mal à la tête. Je respire profondément, donc tout va bien. Mais j'avance très lentement, je n'arrive pas à aller plus vite. Alberto avance plus facilement que moi.
Arrivés à 5800m, il est déjà presque 15h. Nous apercevons plusieurs sommets, sans savoir exactement lequel est le plus haut. Il reste encore beaucoup de kilomètres, alors nous décidons de faire demi-tour. Nous ne regretterons pas d'avoir pris cette décision parce que lors de la descente le vent se lève. Toute la combe est balayée transversalement par de violentes rafales qui s'enchainent. La descente n'est pas agréable. Nous arrivons vers la voiture en même temps que l'ombre de la crête recouvre la combe. Nous rentrons au refuge épuisés. Nous sommes déshydratés. Nous buvons une soupe et plusieurs thés avant de nous endormir un peu déçus, mais heureux de retrouver notre abri.Le lendemain, nous nous sentons mieux. Le mal de tête est passé, et nous sommes mieux acclimatés que jamais. Malheureusement, nous devons nous rendre à l'évidence. Pour faire une autre tentative nous avons besoin d'un jour de repos et cela veut dire retarder notre départ de 24 heures. Ce n'est pas l'envie de rester qui nous manque. Mais à Antofagasta, il y a la famille qui nous attend. Et nous avons déjà peu de jours à leur consacrer, alors il est difficile de rallonger notre séjour au milieu du désert. Nous décidons donc de lever le camp. Le soir même, nous sommes au niveau de la mer. Autant dire que la descente a été rapide. Nous voilà de nouveau dans le bus pour Antofagasta.
Jusqu'à mon départ pour l'Europe, nous passons tous les jours en famille, avec les oncles, tantes et cousins d'Alberto. Je fais connaissance avec certains et suis contente de revoir ceux que je n'ai que trop peu l'occasion de voir. Cela nous fait oublier notre déception du Barrancas Blancas. Et moi, je garde un souvenir impérissable de la Laguna Verde déchaînée par le vent comme une mer turquoise des Caraïbes, en plein désert d'Atacama.
1 commentaire:
Que bonito relato! Que alegría saber que podremos hablar de esto y mucho mas cuando vengais a vernos.
Un beso muy grande a los dos.
Enregistrer un commentaire